IDHES

Valeur, prix et politique, 2018-2019

DATES

19 septembre 2018 – 20 juin 2019

Un jeudi par mois (sauf la séance du 19 septembre), 14 h 30 – 16 h 30.
Voir le programme ci-dessous.

LIEU

IDHE.S ENS Paris-Saclay 
Bat. Laplace, salle Pollak, 2e étage
61 Avenue du Président Wilson
94230 Cachan
Comment venir ?

ORGANISATION

Christian Bessy | ENS Paris-Saclay, IDHE.S

PRÉSENTATION

Après une longue série de travaux sur la qualité des produits, l’économie des conventions a entamé depuis quelques années une réflexion sur les formes de mise en valeur des choses ou encore le pouvoir de valorisation de certains acteurs à partir du développement d’un discours sur les choses. Il ne s’agit pas d’un simple raffinement théorique mais correspond aussi à une réflexion sur les changements politiques favorisant la marchandisation de certaines choses restées en dehors des échanges ou la montée des inégalités. On peut penser aux rémunérations versées aux superstars du football, aux grands patrons, aux traders ou, encore, aux cotes atteintes par des œuvres d’art dans les enchères publiques, témoignant pour le moins d’une forme de disproportion sinon de sentiments de forte injustice ou d’évaluation arbitraire (Steiner 2011).

La théorie économique a proposé des modèles pour expliquer ces « super prix » ou plus précisément le fait que les rémunérations et les probabilités de réussite augmentent plus que proportionnellement avec le talent et la compétence, en faisant référence à une ultra sensibilité de la demande sur un nombre limité d’individus (Rosen 1981) ou suivant une logique de « winner-take-all » ou d’avantages cumulatifs. Si ces modèles économiques ont profondément remis en cause le cœur traditionnel de la théorie économique des prix, la notion de « valeur » est le plus souvent réduite à celle de « prix ». Plus généralement, la théorie de la valeur sous-jacente à ces modèles considère la valeur des biens suivant leur utilité intrinsèque pour chacun et donc de façon préalable à l’échange (Orléan 2011). Seuls les travaux dans la lignée d’Akerlof et de Stiglitz ont montré le rôle des prix comme des « signaux de qualité », se substituant à leur fonction d’équilibrage de l’offre et de la demande

De son côté l’approche sociologique, à la suite en particulier des travaux de Simmel, met non seulement l’accent sur le fait que c’est de l’échange que les objets tirent leur valeur et non l’inverse, mais aussi, ne dissocie pas « valeur » et « prix ». Si la mesure monétaire a tendance à aplanir les différences de valeur, un prix très élevé provoquent l’effet contraire et rendent l’entité convoitée moins interchangeable et donc plus singulière. C’est dans ce sens que Lucien Karpik (2007), dans son ouvrage sur l’économie des singularités, explique la disproportion des prix au sommet de la hiérarchie des valeurs. Cette disproportion rappelle que toute volonté de classement et de hiérarchie ordonne en fait des entités incommensurables.

L’objet du séminaire n’est pas seulement de s’intéresser à l’économie de la disproportion des prix mais, plus généralement, de renouer avec les « théories de la valeur » en s’intéressant à la pluralité des modes d’évaluation des biens, aux mécanismes de la formation des prix sur divers marchés et aux différentes significations qu’ils ont pour leurs participants (Vatin 2009, Beckert et Aspers 2011). Comme l’avance O. Velthuis (2007), dans son ouvrage sur le marché de l’art contemporain, les prix ont suffisamment de consistance pour être considérés comme des symboles, et assez flexibles pour donner prise à différentes significations. Il met l’accent sur les processus de construction sociale de la valeur des objets d’art en référence aux conventions en œuvre dans les mondes de l’art. La méthodologie utilisée rejoint de ce point de vue l’approche de l’Économie des conventions sur la pluralité des modes de valorisation (Eymard-Duvernay 1989) ou des mondes de production (Salais et Storper 1993).

Mais, la particularité de cette approche est de travailler très explicitement ces « ordres de grandeur » suivant différentes philosophies politiques et façons de fonder le « bien commun » (Boltanski et Thévenot, 1991). Cette insistance sur la construction politique de la valeur est à relier avec les travaux anthropologiques d’A. Appadurai (1986) qui explore les conditions par lesquelles les objets économiques circulent dans différents « régimes de valeur » suivant l’espace et le temps. C’est ce qu’il désigne aussi comme des « politiques de la valeur » à la base de la création du lien entre échange et valeur. Ce type d’approche conduit à l’examen des carrières des personnes et des objets, suivant la variété des espaces de circulation et de valorisation qu’ils traversent, et à faire l’histoire des catégories de personnes et de choses, avec en particulier les enjeux autour de la définition des frontières. Un accent particulier sera mis sur le rôle des « intermédiaires de marché » dans la définition de ces catégories et plus généralement dans leur contribution à la définition des « conventions de valeur » sur différents types de marché (Bessy et Chauvin 2013). Il s’agit également de contribuer plus généralement à une anthropologie des façons essentielles dont les choses peuvent être structuralement différenciées et hiérarchisées en vue de l’obtention d’un échange profitable (Boltanski et Esquerre, 2017).

Le séminaire comporte des séances de lecture consacrées aux textes d’auteurs importants et donne lieu à des présentations des chercheurs du laboratoire IDHES ou d’invités extérieurs. Il est ouvert aux doctorants et aux étudiants de master.

PROGRAMME

Mercredi 19 septembre 2018 (et non jeudi)
Le tournant serviciel de l’industrie du jeu vidéo
Mathieu Cocq | ENS Paris-Saclay, IDHE.S

Jeudi 18 octobre 2018
La valeur de la science
Clémentine Gozlan | ENS Paris-Saclay, IDHE.S

Jeudi 22 novembre 2018
La valeur des brevets devant les tribunaux
Isaac Lambert | Sciences Po, CSO

Jeudi 13 décembre 2018 SÉANCE ANNULÉE
Les conventions d’évaluation des salariés à l’embauche
Guillemette de Larquier | université de Lille, Clersé

Jeudi 24 janvier 2019
La matérialité des valeurs : une approche axiologique des labs dans le sud de la France
Emmanuel Kessous | AgroParisTech

Jeudi 21 février 2019
L’appréciation et l’appropriation des activités créatives des salariés
Christian Bessy | CNRS – ENS Paris-Saclay, IDHE.S

Jeudi 14 mars 2019
La question du juste-prix en droit, perspective historique
Michela Barbot | CNRS – ENS Paris-Saclay, IDHE.S

Jeudi 18 avril 2019
La fabrique de la grandeur dans la haute fonction publique
Sarah Kolopp |  ENS Paris-Saclay, IDHE.S

 Jeudi 16 mai 2019
Le travail d’évaluation des agents artistiques
Delphine Naudier | CNRS, CRESPPA-CSU

Jeudi 20 juin 2019
Hacker les déchets, valoriser les gens
Delphine Corteel | Université de Reims, REGARDS
Volny Fages | ENS Paris-Saclay, IDHE.S

 

Bibliographie

Appadurai Arjun, 1986, “Introduction: Commodities and Politics of value”. In The Social Life of Things: Commodities in Cultural Perspective, edited by Arjun Appadurai, 3-63. New-York: Cambridge University Press.

Beckert Jens, Aspers Patrick (ed), 2011, The Worth of Goods. Valuation & Pricing in the Economy, Oxford: Oxford University Press.

Bessy C., Chauvin P.-M., 2013, “The power of market Intermediaries: From information to valuation process”, Valuation Studies, 1(1): 83-117. http://valuationstudies.liu.se/Issues/contents/default.asp?DOI=10.3384/vs.2001-5992.1311

Bessy C., Chateauraynaud F., 2014, Experts et faussaires, pour une sociologie de la perception, Editions Petra (1ère édition chez Métailié, 1995).

Boltanski L., Thévenot L., 1991, De la justification. Les économies de la grandeur. Paris, Gallimard.

Boltanski L., Esquerre A., 2017, Enrichissement, une critique de la marchandise, Paris, Gallimard.

Eymard-Duvernay F., 1989, « Conventions de qualité et formes de coordination », Revue Économique, Vol. 40, n° 2, p. 329-361.

Karpik Lucien, 2007, L’économie des singularités, Paris, Gallimard.

Kopytoff I., 1986, “The cultural biography of things: Commodization as process”. In The Social Life of Things: Commodities in Cultural Perspective, edited by Arjun Appadurai, 3-63. New-York: Cambridge University Press.

Lahire B., 2015, Ceci n’est pas qu’un tableau. Essai sur l’art, la domination, la magie et le sacré, Paris, La découverte.

Lepetit B., 1994, « L’appropriation de l’espace urbain : la formation de la valeur dans la ville moderne (XVIe-XIXe siècles) », Histoire, Économie & Société, 1994, n° 13-3, p. 551-559. https://www.persee.fr/doc/hes_0752-5702_1994_num_13_3_1713

Orléan André, 2011, L’empire de la valeur. Refonder l’économie, Paris, Éditions du Seuil.

Rinallo, Diego, and Francesca Golfetto, 2006, “Representing markets: The shaping of fashion trends by French and Italian fabric companies”. Industrial Marketing Management, 35 (7):856-869.

Rosen S., 1981, ‘The Economics of Superstars”, American Economic Review, vol. 71, n° 5, p. 845-858.

Salais R. et Storper M., 1993, Les mondes de production : enquête sur l’identité économique de la France, Paris, Éditions de l’EHESS.

Steiner P., 2011, Les rémunérations obscènes. Le scandale des hauts revenus en France, Paris, Zones.

Vatin F., 2009, Évaluer et mesurer: une sociologie économique de la mesure, Toulouse, Presses Universitaires Mirail-Toulouse.

Velthuis Olav, 2007, Talking prices: symbolic meanings of prices in the market for contemporary art, Princeton, Princeton University Press.

Zelizer V., 2005, “Intimité et Économie”, Terrain, n° 45, p. 13-28.

 

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